Le rucher Saint Gervais  
  les Avettes de Patrick 
L'essaimage

"Autrefois, l'essaimage naturel, favorisé par la petite capacité des bruscs (ruche tronc), était le seul moyen pour repeupler le rucher décimé par la pratique de l'étouffage. On peut dire que la fièvre de l'essaimage était très contagieuse au point de s'emparer de toute la famille de l'apiculteur et souvent même des voisins qui observaient le rucher et ses abords avec une mine chafouine. 
 
Un guetteur, souvent une femme tricotant avec nonchalance, surveillait la barbe d'abeilles qui s'allongeait sur la planche d'envol. Quand l'essaim se levait en vol avec un bruissement en crescendo, le guetteur abandonnait son poste et tapait bruyamment sur une vieille casserole, suivi à l'instant par les membres de la famille brandissant d'autres instruments de cuisine pour renforcer le charivari et faire... poser l'essaim !
 
Une fois l'essaim posé, on plaçait une ruche vide près de la branche et on passait du concert sonore au bel canto en adressant aux abeilles l'invitation à entrer, en fredonnant : casa nova, casa nova (maison neuve, maison neuve) à La Brigue, ou caray, caray (entre, entre) à Péone. 
 
Autrefois les essaims n'étaient jamais vendus car on disait que dans ce cas l'argent portait malheur au vendeur et la mort aux abeilles. 
 
Dans la Haute-Tinée et à La Brigue, les essaims étaient donnés ou faisaient l'objet d'un troc : un essaim contre un petit chevreau !"


Quelques aspects de l'apiculture traditionnelle dans le comté de Nice du XVIe au XIXe siècle

L'essaimage est le mode naturel de reproduction et de dispersion, dans la nature, des colonies d'abeilles.

L'essaimage se produit généralement avant les miellées ou après (au milieu du printemps ou au début de l'été).

Dans les jours précédents, une dizaine de cellules royales ont été bâties, en bas des cadres, dans lesquelles des larves ont été nourries à la gelée royale pour devenir des reines. Les ouvrières cessent de nourrir la reine, lui signalant l'essaimage imminent. Maigrissant, elle peut désormais voler alors que les ouvrières devenues moins actives se gorgent de réserves de miel, que leurs glandes à cire se développent et que de petites plaques de cire apparaissent sur leur abdomen, étant prêtes à construire de nouveaux rayons de cire alvéolaires dans la future ruche.

Les éclaireuses donnent le signal de départ lorsque le temps est chaud et ensoleillé et que le début de métamorphose des larves royales en chrysalides a commencé.
C'est l'ancienne reine qui accompagne l'essaim juste avant la naissance de celles qui la remplaceront. Ces "princesses" combattront à mort pour devenir la nouvelle reine-mère qui hérite de la colonie souche. En règle générale, la première reine qui naît, repère ces sœurs à leur chant et s'empresse de les tuer. Une seule doit subsister.

L'essaim (en vol, nuage qui peut atteindre une vingtaine de mètres de long) se fixe à un objet quelconque, le plus souvent une branche à quelques dizaines de mètres de la ruche qu'il vient de quitter. La vieille reine a alors emmené, avec elle, la moitié des abeilles de la colonie souche, parfois plus.
Ainsi posé, l'essaim y restera une journée, rarement deux. L'apiculteur n'a alors que quelques heures pour s'organiser et venir le cueillir.

Des éclaireuses s'envolent à la recherche d'un bon site pour établir la nouvelle colonie. Une fois l'essaim définitivement fixé, les ouvrières bâtissent les cadres de cire, où elles ne tardent pas à déposer du miel et où la reine ne tarde pas à pondre, afin d'assurer le renouvellement des générations le plus vite possible.
Les mécanismes qui poussent les abeilles à essaimer ne sont pas encore totalement compris. Mais beaucoup d’observations ont pu être faites : 
Un élevage royal (construction de cellules royales) précède toujours la fièvre d’essaimage. Mais ce n’est pas parce qu’il y a élevage royal qu’il va y avoir un essaim. En effet on peut avoir affaire à un remplacement de la reine (on parle de supersédure). A ce moment là les cellules royales seront construites au milieu des cadres de couvain.

Nous savons que la reine émet des phéromones qui ont entre autre pour effet d’inhiber la construction de cellules royales. On parle ici des phéromones mandibulaires, mais aussi les phéromones tarsales que la reine dépose sur les cadres en marchant. 
Si ces phéromones ne sont pas en quantité suffisante, cela conduit à la supersédure (cas des reines âgées). 

Par contre en ce qui concerne l’essaimage, il s’agit plus d’une mauvaise répartition de ces phéromones sur les cadres qu’un manque de phéromone. D’ailleurs, dans une ruche très peuplée, la reine ne va jamais sur le bord des cadres. Et c’est précisément à cet endroit que les abeilles vont construire les cellules royales lorsqu’il y a fièvre d’essaimage. 
Il a été remarqué aussi que l’essaimage, et donc la construction des cellules royales, est accru lorsque la circulation des avettes dans la ruche est ralentie. C'est-à-dire lorsque la population d’ouvrière est trop importante pour le volume de la ruche (manque de place). Apparemment le nombre de cellules royales construites est proportionnel à la densité d’ouvrières lorsque celle-ci est supérieure à 2.3 abeilles par millilitre de volume de la ruche. 
D’autres études basées sur l’évolution de la colonie et en tenant compte de l’âge des abeilles, la surface du couvain, la densité d’abeilles, les périodes de grande miellée etc. depuis le début du printemps jusqu’à l’essaimage dans des conditions normales, ont amené aussi à mieux comprendre ce qui pousse une colonie à l’essaimage. 
 
Il en ressort que les facteurs favorisant l’essaimage sont : 
  • Trop de cadres de couvain operculés. Le nid à couvain est congestionné. La ponte de la reine est bloquée, parfois même si il y a encore des cellules disponibles. Une planche à pollen peut bloquer la reine. Trop d’abeilles peuvent limiter la circulation de celles-ci et de la reine. 
  • Pas de possibilité de ponte pour la reine (voir ci-dessus). 
  • Prédisposition génétique. Le caractère héréditaire peut en effet jouer un rôle dans l’essaimage. C’est pourquoi on évite d’utiliser les cellules royales élevées dans le but de l’essaimage, pour les nucléi de manière à ne pas répandre ce facteur génétique à d’autres colonies. Par contre la tendance à l’essaimage de la Carnica a été largement utilisée durant l’après guerre pour repeupler la campagne de colonies. 
  • La taille de la colonie / le cycle saisonnier. Afin d’assurer la survie des deux nouvelles colonies, il faut suffisamment de population. 
  • La structure de la population. Un âge moyen des ouvrières relativement faible, et des ouvrières de tout âge malgré tout contribue à l’essaimage. Ceci est normal puisque la jeune colonie devra bâtir, élever, récolter… 
  • Des ressources en suffisance. Important pour le développement. Il faudra beaucoup de nectar, pollen, eau, pour élever. 
  • Mauvais temps prolongé après une bonne miellée de fleurs. Les butineuses se trouvent au chômage. L’oisiveté d’une tranche d’âge n’est pas bon pour l’équilibre de la colonie. 
  • Temps changeant. 
  • Élargissement difficile / Manque de place pour la construction. C’est ici les plus jeunes abeilles (bâtisseuses) qui sont sans travail. 
  • L’âge de la reine ainsi que ses qualités. Des reines qui ont plus de 3 à 4 ans d’âge. 
  • Ensoleillement trop intense des façades de vol des ruchers, l’emplacement du rucher. 
  • Nourrissement liquide en fin de printemps. L’opinion répandue est de donner de petites doses d’eau sucrée, pâte de nourrissement ou cadre de réserve (nourrissement spéculatif) pendant la période de la floraison des saules marsaults. Cette pratique spéculative favorise le développement rapide du couvain et mène normalement à des colonies fortes et saines. Mais l’expérience tend à prouver que cette façon de faire n’a pas d’influence à long terme sur le développement des colonies. 
  • L’action / non action de l’apiculteur et ses techniques apicoles.
Par ses mauvaises actions, l’apiculteur peut pousser la colonie à l’essaimage. Les exemples ne manquent pas : pose/retrait des hausses tardif, pas d’agrandissement du nid à couvain, nourrissement spéculatif trop intense…